Slow-dye

Brouillon de mon livre à paraître "Teintures végétales pour les curieuses et les flemmardes"

plus

3.12 Teinture végétale - procédés perdus?

Mes copines aventurières de la teinture et moi même ne sommes pas de simples rebelles contre leurs Pères: "ah vous faites comme ça? Eh bien nous on fera comme çi, parce qu'on est plus malignes". On a largement dépassé l'adolescence. En fait, je crois qu'on cherche un procédé perdu, même si on ne le verbalise pas ainsi.

Un exemple: teindre à froid ou quasi, sans chauffe extrême en tout cas. Depuis que je me suis attelée à cette voie en 2012, je pars du principe que les peuples anciens et premiers ne pouvaient se permettre de gaspiller tant de combustible s'il y avait une autre technique possible. Il faut avoir fait un stage de survie ou avoir vécu au sein d'une tribu première pour se rendre compte de ce que ça coûte en énergie!

Depuis ces milliers d'année que les hommes teignent, parmi ces milliards d'humains, certains ont bien dû expérimenter et trouver des procédés peu énergivores. Mais.... on dirait que les historiens de la teinture se fient plus aux auteurs du XIXe qui, par leur passion toute fraîche des procédés chimiques et industriels, pourraient bien avoir obscurci l'horizon.

Dans un relevé des techniques traditionnelles du peuple Meitei, au nord est de l'Inde ("Vegetable dyes used by the Meitei community of Manipur", dans le Indian Journal of Traditional Knowledge), on voit qu'une grande partie de leurs teintures se font à froid - en particulier pour les fleurs, ce que nous teinturières à froid de hobby avons déduit aussi de nos expériences.

J'ai cité dans un très récent billet la technique turque à l'ancienne de violet de garance à froid, par fermentation.

Sur sa page FB, Leentje van Hengel (NL) affiche une photo de velours teint en extrait colorant de garance - version classique (corail) et version à froid (rouge dense):

From mordant to colour. Dyeing the same silk/viscose velvet in 12 % madder extract with slow proces. Light colour was mordanted with 26 % gallnuts and alum and soda ash hot proces. 
The deep colour was mordanted with 32 % gallnuts and then everything the same but cold proces. Amazing how much stronger it dyes while saving energy....

Dans les teintures à froid ou quasi-froid, il se pourrait que la tenue lumière soit en outre meilleure. C'est ce que prétend Anne Rieger. Sans preuves... oh que j'aime pas ça... mais heureusement ma foi est revenue quand j'ai pu voir chez Isatinctoria près de Lyon des écheveaux de soie teints à froid, en méthode Rieger, exposés au soleil du midi depuis plusieurs années, selon elle. Superbes couleurs.

Chez Grackleandsun, je n'ai vu qu'un test, mais assez probant: ses tests lumière de phytolaque indiquent que la procédure à froid a maintenu le ton alors que les autres indiquaient la fugacité. Voir le billet.

J'ai gardé mes multiples petits échantillons de teinture acide/alcalin à froid dans des classeurs depuis 2012. Je les sors et je les exposerai à la lumière de Toulouse cet hiver, faute de patience pour attendre l'été et la belle lumière.

NB 4.12. Le 25 novembre, j'ai exposé au Sud quelques échantillons teints en curcuma par fermentation (au début, lorsque je suivais à la lettre la méthode Rieger). En quelques jours, la couleur pâlit déjà. Et on est au "soleil" de la Belgique fin novembre...

Les textes indiquent que l'encre de phytolaque utilisée pour la Constitution américaine, bien conservée, était à base de baies fermentées - fermentation qui se fait souvent à froid.

Parlant résistance lumière, dans aucun des textes classiques ou anciens (enfin anciens du XIXe...), je n'ai vu qu'on interrogeait souvent la synergie possible des teintures entre elles - et l'effet de cette synergie sur la tenue lumière ou la beauté de la couleur.

Eleonore Moine affirme que teindre ensemble un couleur fugace avec une couleur stable lui donnerait plus de force, mais je n'ai pas ses sources ni ses expériences. Je lui fais confiance car c'est une femme intelligente, mais je vois qu'elle ne promeut plus que les teintures alimentaires. Serait-ce que ses procédés végétaux purs ne sont pas si efficaces? L'interviewer à ce sujet.

Dans le livre de Dambourney, il a testé des adjonctions pour maintenir la couleur du campêche, qui passe au brun avec le temps. Si l'on ajoute au bouillon de teinture del'écorce de bouleau ou de peuplier (précisément, car il ne cite pas les autres sources de tanin), la couleur devient stable. J'ai testé cette procédure pour mes teintures à froid cet été: la couleur ne passe pas, en effet.

Je suis très amateur de ces retours de terrain. Je viens de lire chez Madasilk que, par hasard, en testant de la teinture de rose de carthame pour une reconstitution historique, ce fameux superbe rose si fugace, elle a découvert que sur un pied de rocou et sur soie, il tient la distance. Alors que le rocou ne résiste pas non plus à la lumière vive. Deux sensibles qui font un fort, mais on dirait l'histoire d'un couple ma parole...


Voir son billet
: rocou et carthame + tests lumière

J'ai du carthame et du rocou en stock -> je teste de teindre de la soie maubère en rocou d'abord, puis en carthame.

Leena du blog Riihivilla a aussi observé que, lors de ses expériences de macérations, les bains qui semblent épuisés relancent de la couleur si on y laisse la matière source. Cela devait aussi être un atout pour nos aïeux, qui avaient autre chose à faire que passer leur dimanche à glaner des végétaux avec les enfants. Tirer le maximum de colorant d'une plante est une prouesse.