Slow-dye

Brouillon d'un livre à paraître...   

  

9.8.2014 Teintures solaires ou fermentations (comprendre - geeks)

Je vois bien que la plupart des teinturières et teinturiers solaires du net s'amusent à pratiquer ce type de travail à l'aveugle (guesswork). Elles aiment ces surprises.

Eh ben moi, je trouve dommage de gaspiller tant de ressources matérielles et humaines (les ouvriers qui ont "sukkelé" pour produire cette belle soie, ce beau coton ! les moutons et les fileuses et tout ça… ) juste pour s'amuser « pour voir ».

Essayons de comprendre les principes de cette teinture solaire. J'ai compris quelques bases lors de mon interview de Michel Garcia sur les fermentations/macérations en 2012. Ouf ! on ne mourra pas tout à fait idiots. Il a commencé son aventure dans les teintures par cette voie-là, mais l'a vite abandonnée. Ingérable au plan professionnel (durée de teinture, place prise dans l'atelier, reproductibilité des couleurs, etc.).

J'utilise plutôt une technique de macération très personnelle, désormais; encore en recherche.

Illustrons sur la technique de fermentation très codée d'Anne Rieger. Je la résume ci-après, en la commentant selon mes observations ainsi que les questions et les réponses que j'ai reçues de Michel Garcia.

Voir les sources internet pour les fermentations à la Rieger.

NB J'extrais les jus à l'extracteur Jazz Max, c'est méga rapide
ou je les broye avec le même outil, c'est un broyage doux qui équivaut à mâcher; et ça semble lancer l'extraction plus vite, même lorsque je travaille en automne/hiver (eau à 12°C à l'atelier)
. Depuis que j'ai l'Omniblend, je peux aussi broyer avec ce blender surpuisssant.
Je ne sais pourquoi il faut absolument laisser reposer l'eau de pluie plusieurs mois. Je sais que l'eau de pluie est acide et chargée en pollution, mais encore??
Mes essais à l'eau déminéralisée ou eau du robinet, du même produit, n'ont pas donné de différences. L'eau de ville étant très chlorée, ici, j'avais des craintes. Vaines. La vie passe au-dessus de ça. J'ai même ajouté parfois du vinaigre d'alcool dans certains bains, pour vérifier si ça interrompait vraiment le processus de fermentation ("il tue les ferments" selon elle). Que nenni.
Rieger insiste sur la fermentation naturelle, mais je n'ai pas trouvé l'analyse qu'elle aurait fait faire des ferments générés. Je n'ai pas eu le courage d'aller l'interviewer, car la prise de contact téléphonique préalable m'a refroidie (elle est dure, catégorique, jugeante et sûre de son fait; elle ne me donne l'interview que si j'accepte de rester trois jours...).J'ai fait des fermentations dans mon grenier hivernal belge à 7°C, elles ont bien pris...
Les teinturières solaires américaines utilisent parfois un four bricolé (alu dans une boîte de carton), pour concentrer la chaleur. Les teinturières du Nord arrivent aux mêmes résultats que les Californiennes; l'effet doit donc tenir à autre chose que la simple "chaleur" naturelle.
    Dans mes essais, j'ai fini par acidifier dès le départ le bain -> pH 4
    La laine adore ce pH là. Le coton??
    C'est à partir d'ici que la pratique de fermentation diffère de la teinture solaire, puisqu'on va ici alterner les bains acides et alcalins pendant de longs jours.
Normal de garder la matière, puisqu'on ne peut ici pratiquer de double ou de triple extraction; mais garder le nouet est la source de moisissures à mon expérience.
    ??Pourquoi monter progressivement en plusieurs jours à 10.5?
    En fait, ce dernier bain pourrait n’être que fait d'eau alcaline, sans teinture. Ce serait le même pour tous, jusqu’à ce qu’il soit trop contaminé. Il faudrait retremper la laine chaque jour.
    L'utilité de ce bain alcalin? Rieger n'explique jamais le pourquoi, juste le comment. Heureusement, Michel Garcia lâche parfois des infos: les écailles de la laine ne s'ouvrent qu'à 40°C ou en eau alcaline. Si on trempait simplement la laine dans le bain acide, les écailles toujours fermées, on n'obtiendrait rien...
    Désormais, je trempe systématiquement mes laines 10 minutes en bain alcalin (pH 10) avant de les teindre en solaire, pour ne pas devoir les chauffer au préalable, car nous ne sommes pas en Californie, mes bocaux peinent à se réchauffer même en plein été..
    La technique 2014 d'Isatinctoria est assez maligne: elle place les bocaux de teinture solaire en couche chaude de jardinier, ce qui doit ouvrir les écailles en permanenc
Redemander à Garcia, mais j'imagine que ce séchage intermédiaire permet d'oxyder les couleurs sur la fibre.
Ici: autre différence avec la teinture solaire puisque Rieger ne mordance pas au préalable
Laine: pour ouvrir à nouveau les écailles. Coton: pourquoi?

Principes de fermentation à la Rieger et sources historiques

La recette d'Anne Rieger pour un jaune aux citrons selon le site Aufildutemps.fr: "Mettre des peaux de citrons dans un bocal en verre sans les oxyder avec une lame de couteau (simplement en les déchiquetant à la main), ajouter de l’eau avec le reste de jus de citron, le pH va descendre et il faut le maintenir entre 3 et 5 (vérifier tous les jours avec du papier pH ou un ph-mètre) Au bout de 15 jours, divisez le liquide en deux et compléter dans chacun des bocaux avec de l’eau. Il doit demeurer acide (pH entre 3 et 5) tandis que l’autre doit devenir basique (pH=10,5 et 11) en ajoutant jour après jour un peu de chaux. L’écheveau de laine à teindre doit être mis plusieurs jours dans le bocal acide puis près de vingt minutes dans le bocal basique. Sécher sans laver. Il faut la rincer abondamment avant de l’utiliser et même la laver. On obtient de très bons résultats avec des racines de garance en les laissant fermenter dans de l’eau de pluie croupie (a l’avantage de ne pas être basique comme l’eau du robinet qui est chlorée et même légèrement acide) trois ou quatre semaines en plein été sous les tuiles d’un toit afin d’amener le bain à une T° assez chaude. De bons résultats également avec le jus de baies de nerprun (le jus violet fermente et tourne au vert, donnant une teinture solide) et l’écorce d’aulne (bain orange vif )."

En fermentation, fi des préocccupations éconologiques puisqu'on n'utilise que peu d'eau et pas d'électricité.

On ne se perd pas non plus en calculs de fibres sèches.

On ne contrôle plus la tenue à la lumière. Selon Anne Rieger, carthame et curcuma, par exemple, ne sont PAS fugaces en fermentation alors qu'ils le sont en bouillon.

En outre, la fermentation bien menée permet d’éveiller dans la plante des couleurs que le bouillon étouffe.Il semble que les couleurs obtenues par mes nouvelles camarades avec d'autres végétaux suivent la même route: que de surprises en perspective!

J'avais été un peu freinée au début par un des articles d'Anne Rieger, vantant les merveilles de jaunes, roux, bronze qu'elle obtenait. Ah bon? C'est tout? Mes visites chez quelques fermenteuses m'ont re-enthousiasmée.

Nous avons perdu plein de processus avec l’apprentissage de la modernité. En teinture, ces fermentations, si elles ont bien été pratiquées si largement (à vérifier, il y a si peu de doc sur le sujet), seraient la part perdue des processus de nos aïeux. Comme pour la confection d’huiles claires maison pour la peinture (voir mon autre blog "couleurs d'étoiles"), ça demande du temps, de la jugeotte, du bon sens et une infinie patience. Denrées rares, n’existent pas en magasin, ma p'tite dame…

On pourrait hésiter à s'y lancer vu l'absence de littérature actuelle (même en anglais je ne trouve pas de trace des artisans qui utiliseraient la méthode Rieger, selon ce qu'elle annonce dans une interview). Mais si une praticienne pointue de la restauration du patrimoine comme Brigitte Duros a opté pour la fermentation, on se dit qu'on peut lui faire confiance. Enfin, vite dit, parce que je ne vois pas qu'elle travaille pour des musées... Elle perd une étoile.

Je peine à trouver les sources historiques de la technique de fermentation à la Rieger. A ce que je sais, Anne Rieger s'est inspirée d'une expérience de démonstration de Le Pileur d’Apligny (1700?). Elle s'est peut-être trompée en généralisant un test de ce monsieur à une pratique figée; mais en se trompant elle pourrait bien avoir trouvé une technique nouvelle.

J'ai exploré les sites, j'ai relu toute l'encyclopédie de Dominique Cardon dans ce contexte, les ouvrages anciens sur googlebooks; en notant quelles sociétés ont utilisé de la teinture à froid, par macération ou fermentation. Pas encore beaucoup de pistes fermes, sauf la macération basique pour l'écorce de bourdaine dans le Cardon. Donc les "sources historiques" que Rieger mentionne n'en sont pas, à mon avis. ça n'ôte rien à son mérite.

J'ai trouvé quelques petites touches à gauche et à droite comme un extrait de Leuchs sur l'origan et les feuilles de pommier, avec fermentation acide avant bouillon. Exemple:

1

 

Autres fermenteuses

Leena du blog http://riihivilla.blogspot.be/ a fait pas mal d'expériences en cuves à froid, tout comme Blanchette du forum tricofolk, alias Eleonore de http://eleonoremoine.weebly.com/.

Eleonore a lu attentivement des textes anciens et décortiqué des précis d’alchimistes sur le sujet… Elle ne fait pas fermenter comme Rieger, elle met les plantes à macérer dans des grandes poubelles plastiques, semi-enterrées à l'ombre de ses arbres et c'est tout. 

En gros, sur base de l'exemple de racines de rumex:  fendues, couvertes d’eau  + splash d’ammoniaque (100ml pour seau de 3 litres, je testerai pour évaluer le pH). Macérer un à deux mois, si pas plus, en gardant le pot bien hermétique afin que l'ammoniaque continue à travailler. Pas chauffer du tout.  En fin de macération, tremper les fibres deux jours. Elle ne filtre pas le bain, mais protège les fibres lors du trempage, en séparant les racines de l’eau par un grillage. Rincer. Le bain ne s’épuise pas vite, elle utilise le même pour certaines plantes depuis 3 ans. 



Retrouvé dans mes notes un de mes résumés sur les fermentations, sur le blog de grackelandsun

On fermentation. Yes, it is an attractive method for econological reasons. This is what I could understand from my dyeing discovery journey (only a few months old, I may be completely wrong).

1. Old method: alas, I am afraid I will disappoint you. There is no historical track that we know of. The urban legend in DyeLand says Mrs Anne Rieger rediscovered old ways. Actually, it appears she made up a fine method, based on an experiment published by Le Pileur in an old book (1750+-? An experiment to demonstrate the power of pH). Or... it could be she rediscovered unwritten methods of old Celts, by chance.
I share the view that our Ancestors would not have used fuel so hard to gather (or water in some parts of the world) and would have used cold dyeing. Maybe. Maybe not. Still researching. Not much written evidence, though. I am planning on having an interview with Dominique Cardon next year on the subject. Hope she agrees.

2. Lightfastness: all dyers that use the method say so, but I have found no actual tests comparing a traditional dye and a fermentation dye of same plant on same fiber, in same conditions. Michel Garcia, whom I interviewed on the subject, is ready to have fastness tests in a lab made if I bring him the stuff.

3. no mordants: true for silk and wool; not so efficient for cellulosic fibers, say the dyers. Most fermentation dyers use silk or wool because coton is so disappointing to them. I am still doing tests, but I "ferment-dye" cottons that I mordant first with Garcia's recipe of alum acetate. Works great!

My hypothesis as to how this method works is on page http://www.certainslaimentchaux.be/121217teintferm23.htm  Maybe some more chemistry oriented dyers could help in understanding?
Ciao,
Taty


Ecodyeing

Une solution pour le triste résultat des tissus de coton en teintures solaires serait d'accepter le bringeage.

J'ai le livre d'India Flint sur l'ecodyeing, ce qui se traduit par "faire de vilaines taches sur de beaux tissus".

J'aime pô du tout mais alors là du tout le résultat de ces bricolages. J'ai vu des centaines de blogs de pratiquantes, dont les résultats sont tous plus navrants les uns que les autres au plan esthétique - sauf pour deux artistes, dont les tissus ecodyed sont de vraies oeuvres d'art. N'est pas pollock qui veut.

Même le travail de Flint elle-même m'apparaît comme des gribouillis sans raison. Oui, bien sûr, on voit l'ombre du végétal, c'est "magique, ma chérie", mais cela vaut-il qu'on bousille de superbes matériaux nobles comme les toutes belles soies que des petits thailandais de cinq ans nous préparent? Certaines ecoteintent dans le compost!

Euh, pardon, acidité extrême, mais le sujet m'irrite sans que je sache vraiment pourquoi. Peut-être parce qu'on est dans le faux-semblant naturaliste (ce n'est pas un travail à la gloire du végétal...), peut-être parce qu'on galvaude des centaines d'années de haute technicité en teintures?

ça me chiffonne comme de la paresse intellectuelle et artisanale (ah ben si y a des taches, je vais dire que c'est exprès)

C'est pas "éco" du tout, c'est pas réfléchi, c'est pas pensé. C'est comme ma cousine qui me dit "faire du bio" parce qu'elle ne fait rien dans son verger. Elle fait peu de cas de la haute technicité des agriculteurs bio...

Les ecodyers ont-elles pensé aux ouvriers qui se sont laminé la santé pour produire de belles soies, de beaux cotons souples? A la pollution engendrée par ces productions, souvent asiatiques? J'ose même pas penser aux conditions sociales.

On accepte tout cela, le coeur en berne, c'est le prix à payer pour porter de belles robes fluides et chatoyantes. A la rigueur. Mais on accepterait ces ravages sociaux et environnementaux pour bousiller la fibre? On marche sur la tête, là!

NB. Pour les amateurs de polémique, sachez que je ne joue pas dans cette aire de jeu. J'ai écrit "le travail" d'India Flint, je n'ai rien commenté sur la personne. Il n'y a pas d'attaques ad hominem dans mes écrits. Si vous voulez mon avis sur les personnes que je mentionne sur les blogs, il faut me rencontrer en direct et me pousser à la faute en oral. Quand j'ai éduqué mes enfants, je n'ai jamais dit "tu es bête" mais bien "cette phrase est bête". Idem pour mes analyses des intervenants en teinture.